Amour & Humour

Bonjour à tous,

Comme chacun d'entre vous j'ai été très choqué par l'attentat qui a frappé l'équipe de Charlie Hebdo. Les mots manquent, la colère se mêle à la violence de l'absurde, les pupilles se troublent devant les images de Cabu et de sa coupe rassurante ou de celles de Charb et ses yeux globuleux. Ces hommes étaient libres, libertaires, talentueux, irrévérencieux, souvent très drôles, leur travail, toujours nécessaire. Leurs dessins croquaient le monde et notre époque sans concession. Un humour noir qui chatouille, une soupape qui dégradait les puissants, moquait les beaufs, critiquait les esprits dogmatiques d'où qu'ils viennent. Alors tout le monde est Charlie aujourd'hui et cet engouement réchauffe le cœur, il faut le dire. Même si chacun sait que, au fond, tout le monde n'est pas Charlie. La partie de l'équipe de Charlie Hebdo qui a survécu est la première perplexe face à cette unanimité. Touchée par l'empathie des gens et la marée humaine de soutien, elle repense aussi à la solitude en ces temps de procès, des critiques quotidiennes et des premières menaces, très concrètes. Je n'ai pas échappé à la règle. J'ai critiqué Charlie Hebdo. Et comme à chaque fois, je n'y suis pas aller de main morte. C'était il y a 3 ans. Contexte: Sarkozy, campagne islamophobe de Claude Guéant, les boucheries Hallal, mon arrivée récente à Marseille et les blessures des musulmans que je côtoyais alors. Charlie avait sorti un "charia hebdo" qui m'avait piqué au vif. Pas parce qu'il critiquait l'islamisme, évidemment, mais parce qu'il m'avait semblé à l'époque que cet article rajoutait une couche sur le tas de fumier déchargé par l'équipe ump qui sévissait alors. Je n'avais pas compris. Et comme un bon révolté de l'ère numérique je m'étais empressé de faire suivre un article de CQFD, en intitulant le mien "Charlie Hebdo: faux impertinents, vrais anti-musulmans"... Cet article me revient en pleine tronche aujourd'hui et son écho me laisse un sale goût de honte dans la bouche. Alors, écrire un article sur Charlie pour finalement parler de moi et demander pardon après la guerre frôle l'indécence et l'égocentrisme malsain, j'en conviens.. Mais attends, j'y arrive. Ces évènements m'ont fait relativiser. Ma vie, mes crachats dans la mer, et meme ma radicalité. Je me suis vu, petit merdeux derrière son ordi (un peu comme ce soir) en train de couiner ma révolte insatiable. J'ai douté. Un peu. Et puis j'ai revu ces hommes, le matraquage médiatique avait cette fois du bon. Tous ces reportages, ces images d'archives. Ces hommes étaient grands et libres, ils avaient vécu, ils baissaient jamais leur froc, ils n'auraient jamais douté de l'importance de l'irrévérence et de la radicalité, pas tant qu'elle était faite avec amour. C'est ce qu'ils m'ont laissé, ce qu'ils ont enseigné, ce qu'ils m'ont appris. Eux, ou leurs lecteurs des premiers jours. Mon oncle, mon père, leurs amis. De l'époque d'Hara Kiri aux premiers Charlie Hebdo jusqu'aux journaux de l'équipe Val.. Ces dessinateurs ne prenaient jamais de répit. Emplis d'amour et d'anarchie, comme dans un disque de Léo. Ils s'en branlaient du contexte, de savoir s'ils allaient plaire à leur public, ils se foutaient de flatter la gauche de la gauche car être critiqués par tous, tout en étant une référence de subtilité, d'humour et de critique politique et sociale était la marque de leur indépendance, de leur humanité et de leur liberté. Ma radicalité de jouvenceau n'aurait pas tant de verve sans le combat de liberté menés par Cabu, Cavanna, Wolinski, Charb.. C'est comme si le rap critiquait le jazz.. Alors oui je suis Charlie. L'humour brut et l'irrévérence, ils l'ont toujours revendiqué, diffusé. Ces hommes se marraient et aimaient se marrer. J'ai, comme des milliers d'autres, hérité de cet esprit taquin, malin, entre défiance et autodérision, cet espèce de mix qui nous permet de toujours nous fendre la gueule même dans les moments graves. Avec moins de panache et de talent, mais toujours avec autant de chaleur. Ces hommes étaient amour, douceur et révolte bienveillante. Des joyeux gaillards. Des hommes bons. Alors, oui, dans les détails, on n'est pas tous Charlie. Mais pour cette force de vie, cet humour plein d'amour, cette irrévérence qui ridiculisait la censure, nous sommes tous Charlie. Et si la puissance de leur esprit peut encore convertir des brebis égarés à titre posthume, ils sont les phœnix des hôtes de ces bois.. Saut qu'eux ne lacheraient jamais le fromage, rien à battre. Ils kiffaient trop la bouffe pour ça. La baise aussi. le gras, la clope, l'alcool, le vent. C'est con, la religion c'était pas trop leur truc.. alors la vie après la mort... Ils se seraient bien foutus de nos gueules piteuses. Quoiqu'il en soit, j'espère que, où qu'ils soient, ils sont équipe, autour d'un bon repas, d'un verre de vin et qu'ils se marrent en dessinant l'absurdité de cette époque. Je suis sûr qu'ils ont un regret, ne pas signer la prochaine couv'.. ils se seraient taillés comme personne n'osera le faire.

Merci à vous. Dieu est humour.

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