Running (Introduction...)

Je ne voulais pas bordel. Je voulais pas…

La journée avait pourtant bien commencé.

Samedi, ouverture des yeux à 8h30. Malgré une soirée chargée, j'me lève motivé, et même si ma tête penche un peu vers l'arrière, je m'en fous y'a tellement de trucs planqués dans les poches sous mes orbites que je suis en plein équilibre. Putain je me sens bien. J'ai envie de courir. Et pour me donner du courage, je le dis tout haut : « J'ai envie de courir ! ».. Auto-stimulation digne d'un manager de Domino's Pizza. Et comme j'me sens de mieux en mieux, je rajoute un guttural « MothaaaFuckaaaaah!! »;; Appuyant sur la touche play de mon poste , je balance un bon vieux Beastie Boys.. Rhymin' and Stealin' envoie du vilain dès le début avec un son fat et basique qui doit déjà rendre dingue ma voisine du dessous.. Elle avait qu'a pas être gouine. Je sais c'est gratuit et hors sujet mais ça me fait marrer d'imaginer que j'aurais pu être un sale con homophobe. Alors je le gueule: « T'avais qu'a pas être gouine ! » et je rajoute un affectueux « Connasse! ».. Ouais, l'excès de joie rend souvent odieux. J'aime être odieux quand je me sens bien, c'est comme une bonne vieille saignée du XVIIe, on élimine les dernières impuretés pour être totalement sain.

C'est marrant, mon bien-être précède ma course. Les spécialistes et leurs relayeurs nous ont depuis longtemps expliqué le processus de l'effort. Muscles, énergie, cerveau, endorphines, dopamine, kif. Ils nous l'ont tellement matraqué que j'anticipe mon plaisir. C'est bon ça. Un cercle vertueux. Si rare dans nos sociétés anxiogènes, faut que j'en profite. Ceci dit, je dois pas être le seul à avoir compris l'intérêt d'aller galoper quelques bornes. Il suffit de compter le nombre de joggers que je croise lors de mes escapades accélérées pour le constater: le running est le nouvel opium du peuple. On a tous besoin d'une drogue. Mens sana in corpore sano. Et le dicton de Juvenal s'est transformé en dictature bienpensante de l'épanouissement moral et corporel. Merde j'suis dans la tendance. Faut dire que ça brasse un tas de gens et j'ai pas échappé à la statistique. La sportive de haut niveau , le  coureur du dimanche, le trader dynamique qui désire suer grands crus et cocaïne, le mec de quartier qui a la rage de réussir malgré les bâtons dans les roues, le jeune middle class qui combat le vide de son existence.. Tout y est. Même un petit président entouré de caméras.

Il nous aura bien cassé les couilles celui-là. Certains ont fait semblant de croire que l'autre allait nous sauver la vie.. Enfin, depuis que je vieillis je cours aussi. A force de lire des bouquins sur la physique quantique, avec des titres comme « Le Temps Existe-t-il? », j'ai du m'imprimer dans la trogne que je pouvais infléchir sa foutue courbe. Un truc dans le genre. Le truc qui te dit qu'en allant plus vite tu dépasses les secondes, tu dépasses le cadre. Comme un bled qu'est sur aucune carte. Un truc dans le genre. Du coup ça s'agite dans ma boite. Mes neurones s'excitent et les questions fusent. Combien de temps peut-on courir sans s'arrêter? Est-il vraiment indispensable de porter un fuseau turquoise pour aller plus vite? Courir est-il de droite? Si je cours suffisamment longtemps, vais-je remonter l'horloge jusqu'à annuler ma naissance? Mimi Mathy peut-elle réellement apparaître et disparaître comme elle le veut..? Beaucoup d'interrogations et si peu de réponses.

9h. On se laisse à philosopher et on perd en positivité, faut vite que j'aille martyriser mes guiboles. J'me sens comme un road-runner dans un cartoon. Ça me donne envie de couiner. Ce coup-ci j'le fais intérieurement. « Mip-Mip! » me dis-je en silence. Je chausse mes running (c'est plus stylé en anglais, pardon, en américain). A chaque fois que je les mets j'me demande pourquoi ce genre de pompes a forcément un style dégueulasse. Couleurs fluos sur dominante de gris, matériaux de l'espace, lacets type corde à linge.. Chaussures à activité unique. Impossible de se la raconter street wear avec ça, zéro crédibilité. Le temps de descendre l'escalier je sélectionne l'album à écouter dans mon mp3. Un truc pas trop mou, pas trop véner et pas de paroles en français. Manquerait plus qu'on se focalise sur les problèmes d'un autre pendant l'évacuation.. En anglais c'est bien, on choppe un mot sur quatre, on se focalise sur l'instrumental. On n’est pas dans un concours d'empathie, courir est un laxatif mental. Je règle ma montre, je pousse la porte. J'appuie sur play, je regarde à droite, à gauche. J'enclenche le chronomètre, c'est parti. A fond, tout de suite. J'ai jamais su courir comme ils l'entendent. Je ne suis pas là pour m'entretenir, je cours pour m'éprouver. On n’est pas loin de l'auto-flagellation d'un de ces connards de catho intégristes. A ceci près que ma sueur n' a que peu à voir avec de l'eau bénite. Alors ne me pardonnez pas mon père, je continuerai à pécher. Paraît qu'il y en a sept, c'est un bon chiffre. Tant qu'il n'y a pas un John Doe sur mes traces, ça va.

Mes foulées sont régulières, mon sang fouette gentiment mes tempes, j'avale l'asphalte. Ouais, quand on habite en ville on court souvent où l'on peut. Et il y a toujours une portion du parcours qui n'a rien d'une carte postale. J'esquive les voitures, respire à pleins poumons le dioxyde de carbone qui se mêle aux effluves émanant des snack crasseux. Je tente de gérer le mouvement des feux. Le prochain vient de rougir. Il me reste trente mètres, pas question de faire du sur-place comme un con. J'accélère. Je mise sur les quelques secondes de délai entre le feu piéton et celui des véhicules. Vingt mètres. J'ai les yeux fixés sur le conducteur à l'affut. Les siens sont rivés sur le feu, prêt à verdir. Dix mètres. Nos regards se croisent enfin furtivement. Il a compris que je lâcherais rien, il replace rapidement sa main sur le levier en cuir et tourne la tête vers la lumière fatidique.. Vert. Je vois son bras enclencher la mécanique, j'enfile les trois derniers mètres et frôle le tank de quelques poils.. « Tu m'auras pas vieux nazi » me dis-je, victorieux. Il écrase son klaxon mais c'est trop tard, je suis passé. J'me retourne, il me regarde encore, vomissant une haine insonorisée dans son habitacle renforcé. Je tends mon majeur en signe de reconnaissance, et continue mon parcours avec un sourire de sale con figé sur la ganache. Je suis satisfait. Je me suis toujours demandé si la déception de ces automobilistes enragés était due au fait qu'ils avaient perdu une demi seconde sur leur parcours ou si c'était le fait d'avoir manqué d'écraser quelqu'un légalement. Pour certains, les règlements sont sacrés et empiéter sur leurs plates-bandes est un sacrilège insupportable. J'en ai réchappé de justesse et le type ça le rend dingue. Il se dit : « Alors bordel, ils servent à quoi les feux ?! ».. Le tout puissant automobiliste devient une sale bête lorsqu'il est frustré. Il aurait bien voulu me percuter, ne serait-ce qu'un peu, un coup vite fait. Il ne demandait pas grand-chose pourtant. Me vriller la rotule, me griffer la cheville avec son pare-chocs.. La frustration appelle la vengeance. Quelqu'un devra payer. Peut-être que sa femme prendra ce soir. Une beigne pour être passée devant la télé? Ou bien ce sera lundi au bureau, dans son rôle de chef impitoyable. Vous savez, ce genre de type qui écrase les autres juste parce qu'ils en ont le pouvoir. Le genre qu'on déteste. Alors aujourd'hui je savoure. Sa rage insensée me rend plus léger encore et je suis tout guilleret dans mon petit short. C'est sur maintenant, je suis pour la dictature du piétonariat.

Je dévale l'avenue en évitant les obstacles habituels. Les vélos, les mômes, les vieilles avec des chiens téléguidés.. Si je tenais le type qui a inventé ces foutues laisses à rallonge.. Mais y'en a un que je crains plus que tout, l'OVNI. L'obstacle vivant nettement indécis. Ce genre de personne qui marche tout droit pendant des bornes, au milieu d'une avenue piétonne large de 40 mètres et qui, d'un coup, juste au moment où tu le doubles, fait un écart inopiné. Imprévisible, inexplicable. Ça relève du paranormal. Y'avait rien devant, rien à gauche ni à droite, pas de rues.. Alors pourquoi? Personne ne sait. C'est la théorie du chaos. Je vois que ça. Un truc dans le genre. Le frottement de la rotule sur la jambe entraine lentement un désaxage du tibia, de l'ordre d'un micromillimètre par seconde et au bout d'un nombre précis de pas, 1827 par exemple, le membre se barre en latte, c'est la patte folle. Déjà c'est chaud. Mais alors comment t'expliques que le type fasse son 1827 eme pas pile au moment où un jogger guilleret le double? Et pire, comment t'expliques que ce jogger c'est moi? Putain de physique quantique. Si Dieu existait, il me ferait des sales coups comme ça. Merde, Dieu doit exister. Justement je repère un OVNI potentiel à une centaine de mètres. Il marche trop droit, ça flaire le traquenard.. Je fais mine de rien mais je le perds pas des yeux. Je pourrais me contenter d'anticiper et de m'écarter de 2 bons mètres avant de le croiser.. Ouais je pourrais. Mais ce ne serait pas drôle. Et puis je suis aussi borné que ce gaillard est imprévisible. Alors je continue de galoper le visage serein mais à l'intérieur je me prépare à l'esquive, j'ai lu Sun Tzu. Je vais le doubler par la gauche, selon le code la route du jogger. L'obstacle se rapproche. Dix mètres. Je suis excité comme un môme qui va à un gouter d'anniversaire. Cinq mètres.. Je retiens ma respiration, tous mes sens sont en alerte.. Deux mètres, un mètre.. Et tout à coup la réalité ralentie, je suis Néo face à l'agent Smith. Dommage qu'il y ait pas un de ces enfoirés de flic toujours prêt à flinguer gratis, j'me serais fait un plaisir de filer entre ses balles.. La rotule entame son 1827e frottement, je la devine rouler.. Le tibia se désaxe dans un fracas monumental, ça résonne dans toute la ville, genre écroulement d'immeuble. Mes yeux balaient le décor, j'aperçois de la dentelle blanche, la nouvelle pub Aubade sur l'arrêt de bus de l'autre côté de la rue, y'a un type qui baisse sa main pour ramasser avec un sac le déchet de son fox terrier, et un môme bouffe une pseudo « glace à l'italienne », j'dirais vanille fraise, roulement de pupilles terminé, retour à l'OVNI. La jambe vrille vers la gauche, les miennes ont déjà entamé le crochet. L'esquive se déroule bien. J'incline ma tete légèrement vers la droite, toisant la façade de l'estropié. Son visage est crispé, ses yeux ronds hésitent entre la surprise et la douleur, sa bouche commence à s'ouvrir, on dirait qu'elle a choisi. Il va bientôt couiner. Je remets ma face dans le sens de la course, entamant un sourire de soulagement. La réalité reprend ses droits, vitesse 1. Le temps pour mon oeil gauche de distinguer une masse ailée et plutôt sombre, genre oiseau crasseux des centres ville. Il fond tout droit vers ma caboche. Mon sourire se fige, j'entends derrière le couinement de l'unijambiste, je suis baisé, je ferme les yeux. Impact. Le bec du volatile s'écrase sur mon front inquiet. Le choc est cataclysmique, les vitres des bureaux environnants se brisent, soufflés par l'onde produite. Je vacille puis m'écroule de tout mon long, dos au bitume les yeux dans les nuages. J'entends le corps du kamikaze plumé heurter l'asphalte et faire des tonneaux jusqu'au caniveau. Un ovni peut en cacher un autre.

Ma vie défile en dix secondes, j'pense à plein de trucs, ça s'entremêle. Mon premier vélo, le visage des mes amis, des vacances en Bretagne, des nuits blanches, cette fille, mon amour, ma megadrive, Kassovitz, les dix secondes du mort.. « Merde, suis-je en train de crever?! ».. Je sens l'hémoglobine qui perle sur mon front. J'ai froid. C'est la fin? Putain pas comme ça. J'vais finir recensé sur internet dans une rubriques du genre « les morts les plus débiles ».. Et puis une voix me sort de ma torpeur. Une voix qui n'a pas fini sa muée, elle gère mal les graves et les aigus.. « Eh mate le type par terre..! Trop fort, il vient de se bouffer un pigeon en plein front! » miaule cet ado. Il rajoute « Sort ton phone et filme-le ce narvalo! ». Piqué au vif, j'me redresse d'un coup, assis sur le trottoir. J'suis plus du tout en train de mourir. J'me relève d'une pirouette tel un champion de kickboxing. J'aperçois les deux jeunes puceaux. Un boutonneux et l'autre super boutonneux, serrant son Iphone flambant neuf entre ses doigts et filmant ma mine blafarde. Je m'approche d'eux en un seul pas, comme dans un Tex Avery. Ils changent de gueules. Je me saisis du téléphone avec la rapidité d'un moine shaolin. Je lui assène un « ça te fait kiffer, petit bourgeois » et, tout en continuant à le mater dans les yeux, je balance son joujou sur le sol d'un jet hargneux. Le téléphone se brise en mille morceaux et quelques éclats de verre frôlent mon visage. Les deux compères sentent leur attributs insignifiants se rétracter, ils reculent de quelques pas, effrayés. Ils échangent un bref regard et s'accordent pour fuir en courant dans la direction opposée. Peut-être qu'à l'heure actuelle ils ont quitté la ville. J'me sens puissant. Les témoins de la scène sentent la tension qui émane de mon épiderme et préfèrent se focaliser sur l'autre avec son genou en vrac. Mes synapses marchent à plein régime, des frissons électriques me parcourent l'échine et viennent agiter ma chevelure.. J'suis pas loin du stade de super guerrier. Faut que j'me détende. Du coup je pense à des trucs nuls. Le tour de France, des vacances en Champagne-Ardenne, un film avec Lorant Deutch.. Ca y est je redescends. Putain quand même, Lorant Deutch.. je suis allé loin. C'est des coups à chopper une hypoglycémie ça.. Je fouille dans la poche de mon short mais j'y trouve que de l'air.. Merde j'ai paumé mon Raider dans tout ce bordel. J'm'apprêtes à retourner la place quand un bruissement d'aile se fait entendre.. Le piaf grisonnant repointe son bec en accordéon. Son œil est craintif, il sent bien qu'il a fait une connerie. Il a pas l'air frais le type. J'me pointe devant lui avec l'envie de le cuire. Il me regarde. Je le regarde. Il me regarde.. Merde il s'est cru dans une série ou quoi? Ca finit de m'irriter, j'enclenche le mouvement, la jambe tendue, parfaitement parallèle au sol à la Mark Landers. Y'a du sang dans mes yeux, une envie de fuir dans les siens. Trop tard. J'déclenche la plus belle frappe de ma vie, un truc à te faire pâlir Gianluigi Buffon. Bam! La petite panse de la volaille se déforme sous l'impact du choc. Rapidement mon ennemi grisonnant se métamorphose en flèche vivante, à la Hot Shots..

Le projectile traverse plusieurs immeubles, rebondit sur un obèse, assomme un crs en weekend, se bouffe un sens interdit et vient finir sa course dans le plexus d'un court sur pattes. Le type on dirait un mix entre Bruno Mégret et une hyène anémique. J'me rapproche en douce pour mater mon gibier.. Et là, Eric Zemmour. Ouf, j'ai cru que j'avais touché un humain. Mais qu'est-ce qu'il foutait là le puceron? J'me retourne: pas de meeting FN, pas de pendaison publique ni même de manif anti-mariage gay.. Bizarre, il a dû flairer un sale coup ou un cadavre de gauchiste.. Bref, le type est à terre. Avec la violence du choc il aurait dû avoir un arrêt cardiaque.. Heureusement, le rongeur n'est pas équipé. Il se relève en deux secondes, me scrute d'un oeil fourbe et noirâtre.. Il me fait presque flipper. Un épouvantail, je l'imagine dressé au milieu d'un champ de maïs en train de faire flipper les corbeaux. Un croque-mitaine en uniforme de la Gestapo.. Je me vois plus tard, m'adressant à mon mouflet: « Finis tes poivrons Renardo, ou sinon Zemmour viendra te bouffer dans la nuit! ».. Un bruit maléfique me sort de ma torpeur. Eric Z souffle et crache comme un félin sur la défensive, puis d'un bond quitte les lieux en quatrième vitesse..

                                                                                                                       To be continued...

 

 

 

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