L’imagination est sans limites, contrairement aux territoires.

Certains hommes ont réussi ce projet étonnant de découper la Terre sur laquelle ils vivent. Comme on partagerait une Regina supplément gorgonzola : arbitrairement, en versant un peu d’huile piquante à droite à gauche, et en se réservant la part la plus appétissante.

Frontières

La notion de "frontière" est une des pires abstractions qui soit née dans l'esprit humain. Je dirais même qu'elle est la pire, juste devant l'argent virtuel. Il n'y a rien de plus malsain que de frontiériser un espace. Cette perception morcelée du sol est intimement liée au fantasme de la propriété. En réalité elle en découle totalement. C’est étrange ce besoin de posséder, cette certitude que ce qui est sous nos pieds nous appartient.. C’est étrange de chasser son semblable car il foule un sol qu’on s’est arbitrairement attribué et dont le peuplement dépend entièrement d’une loterie.

Certains disent que les frontières sont historiques et ils s’abritent derrière cet état de fait confortable pour justifier qu’on « ne peut pas accueillir toute la misère du monde ». Une belle citation de fils de pute. Les hommes ont longtemps été des nomades par nécessité et se sont progressivement sédentarisés (pour la plupart) lorsqu’ils ont modifié leurs habitudes, acquis des techniques et découvert des technologies qui leur ont permis de s’installer plus durablement à un endroit. Mais déjà cet endroit ne leur appartenait pas. La frontière n’est pas historique, l’erreur de la penser et de la perpétuer l’est beaucoup plus. Quoi de plus absurde que de déclarer avec cette certitude bouffonne « ici c’est chez nous ». La France ? Laquelle ? Celle des Cro-Magnons venus d’Afrique ? Des populations venues du Caucase, d’Inde.. ? Celle des populations celtes, romaines ? Celle des Arabes, des Ligures, des Ibères ? Celle des Phéniciens ? La France des Phocéens ? Celle du christianisme, du paganisme ? La France métropolitaine ? Celle d’outre-mer, issue de la colonisation ? Celle de la baguette et du béret ? De la révolution ? Des droits de l’homme ? Celle de Pétain ? De De Gaulle ? Celle des tirailleurs sénégalais ?

 

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« Ici c’est chez nous » ? En effet c’est chez tout le monde. Et la misère du monde est donc aussi la nôtre.

Il est intéressant de constater que les chefs des gouvernements de pays qui ont par le passé colonisé et exploiter des territoires sont aujourd’hui intransigeants dans leur politique d’immigration. De quel droit refuse-t-on à quelqu’un « d’entrer » alors qu’il réclame l’asile et que sa vie et celle des siens sont menacées ? Où se cachent alors ces supposées « valeurs chretiennes » qui constitueraient une des assises de « notre » territoire ?

La notion de frontière montre donc son manque de pertinence dans la compréhension du monde. Philosophiquement, humainement, scientifiquement. Et si sa justification « historique » a été servie pendant plusieurs décennies dans les manuels d’histoire pour différentes motivations (la propagande nationale contre un « ennemi commun » étant de loin la première) on se doit de reconnaitre qu’elle n’existe pas. Aucune frontière n’est historique. Il n’y a aucune « porte » qui soit justifiée par l’histoire des peuplements. Et c’est surtout un contre-sens majeur de considérer que cette histoire est terminée.

Ces frontières se sont imposées à coups de guerres, de massacres, de dominants et de dominés. Et notre soi-disant « bon sens moderne » devrait le reconnaitre et dire qu’aucune terre n’appartient à personne. D’ailleurs, à quoi bon s’astiquer sur les bienfaits de la « mondialisation » tout en affirmant puissamment l’existence de frontières nationales ?

On est « hyperconnectés » mais on érige des murs (en dur), on déploie des barbelés, on marque la peau des réfugiés au marqueur (République Tchèque)… Y’a pas quelques signes étranges ? L’ancien camp de concentration de Dachau est devenu un camp pour réfugiés… Triste symbolique.

 

Frontières

On fait semblant d’être humains et sensibles en accueillant ces « migrants » (oui, les appeler « migrants » permet de se distancier de leur cruelle réalité…) par petites touches et en donnant des leçons de morale aux pays qui assument plus directement leur fermeture. Mais c’est quoi ces conneries ? Je suis pour un droit du sol universel. Pas parce qu’il est gentil, joli et naïf mais parce qu’il est la seule réponse logique qui convienne. Le poids des héritages, des découpages, de « l’histoire » devrait orienter nos réflexions et il serait impossible de penser en dehors de ce cadre ? Sommes-nous autorisés à penser qu’à l’intérieur d’une zone précisément définie ? Ca limite profondément les possibilités de changements, de « progrès ». Améliorer le monde ne peut-il se faire qu’au sein de structures préexistantes ? Ce n’est plus de la pensée, c’est de la gestion feignante et coupable de processus préexistants.

En fait on évite soigneusement de se poser ces questions en ces termes car, même si l’absurdité est reconnue et qu’elle est aisément démontrable, c’est une absurdité qui est dorénavant utile à un système. Elle est même le système entier. La justification historique de l’existence des frontières n’est qu’un gentil conte pour mieux faire oublier une réalité moins reluisante.

Il n’y a de frontières qu’économiques.

Ce n’est que parce qu’elles rapportent à certains et qu’elles contraignent d’autres que les frontières existent. Il n’y a pas de découpages pittoresques et jolis, de batailles héroïques ni de coutumes qui justifient la virtualité d’un territoire. L’idée de « nations » qui seraient délimitées dans des territoires précis n’est d’ailleurs pas une idée vieille. Il a fallu la justifier et donc construire tout un argumentaire avec plus ou moins d’habileté. Il fallait expliquer « ici c’est chez moi et pas chez toi parce que ci, parce ça… » Pas simple. Mais l’homme est souvent intelligent à ses dépens. Et mettre son intelligence au service d’une entreprise absurde et destructrice ne l’a jamais dissuadé…

Car une absurdité ne vient jamais seule et ne peut se perpétuer que si elle a un solide ancrage dans une réalité immédiate, plus ambitieuse. La frontière ne définit pas l’économie. Elle est l’économie. Sans frontière, pas de « différentiels de développement » (si chers à une ancienne de mes professeures au garde-à-vous), pas de concurrence outrancière. Il faut savoir utiliser les inégalités, quitte à les créer.

 

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Aucun espace n’est voué à accueillir particulièrement tel ou tel type de population, de culture, de langue. La sédentarisation en a donné l’illusion. Et cette illusion a été utilisée pour définir des territoires, des peuples et des frontières. Beaucoup plus simple pour ensuite définir des ennemis et des alliés et développer une économie qui a comme principe fondamental l’inégalité. La frontière est le squelette de notre économie, elle la justifie. Elle est sa condition nécessaire pour tenir. Alors à force d’y croire on se persuade que la frontière est la norme, comme on se persuade que le capitalisme est la seule voie économique viable. C’est fou cette paresse intellectuelle et cette impression de « fin de l’histoire »… On ne pourrait donc pas faire autrement tout simplement parce qu’on est dans un système et qu’on a soi-disant pas trouvé mieux (ce qui est faux) ? Humain, dernier niveau ? Il y a 300 ans qui remettait en cause le commerce triangulaire (lui aussi fondé sur des frontières) ? Qui le trouverait pertinent, décent et humain au XXIe siècle ? Est-on tellement plus intelligents et avancés aujourd’hui qu’on est persuadé d’avoir atteint le stade ultime de nos réflexions économique, écologique, humaines ? A chaque époque l’homme oublie qu’a l’époque précédente il pensait déjà avoir fini totalement son développement. Un sacré manque de recul..

 

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Je ne prétends évidemment pas qu’il n’y a pas de différences culturelles, régionales, langagières, gastronomiques, spirituelles… Au contraire, ce sont ces différences qui font notre monde, bien plus qu’un agrégat de lignes imaginaires.

Mais ces différences n’ont nullement besoin d’être géographiquement identifiables pour perdurer. Les enfermer entre quatre traits ne fait qu’en limiter la portée. A la rigueur il serait plus pertinent de considérer des peuples que des territoires. Définis par une langue, une culture, des lois…

On me dira qu’il est plus difficile de faire appliquer des lois sans le cadre juridique de base : le territoire. Et qu’il vaut mieux être sous la loi d’un peuple que sous celle d’un autre. Et c’est pas faux. Au fil du temps on a nourri cette virtualité frontalière d’éléments essentiels qui nous emprisonne alors dans son cadre. A la fois pour penser et pour organiser. La virtualité administrative se justifie par la nécessité juridique. A moins de considérer qu’on peut penser les lois à une échelle plus grande. Et c’est forcément la question que pose ces réflexions. Et à laquelle je ne prétends absolument pas répondre. Pas encore. Je ne rentrerai pas dans la discussion sur un gouvernement mondial qui risquerai de réveiller tous les chasseurs du Complot qui se cachent en vous J et je ne développerai pas ici les quelques vicieuses pensées anarchistes qui m’animent…

Quoiqu’il en soit humainement la notion de frontière est un contre-sens. Même si l’homme n’est pas particulièrement bon, il est censé avoir de la mémoire, il doit (je crois) tenter de s’améliorer. Le postulat de départ, à la naïveté revendiquée, est celui-ci : je suis un homme, je suis né sur une Terre qui ne m’appartient pas, la loterie qui m’a fait voir le jour sur un de ses morceaux plutôt qu’un autre ne m’appartient pas, ni plus ni moins qu’à un autre homme né ailleurs.

Certains, au cynisme automatisé, me reprocheront de ne pas prendre en compte les cadres préexistants et de vouloir m’affranchir malhonnêtement des réalités pragmatiques. Je dirais que si penser c’est créer, alors j’ai le droit de créer dans le vide. Il existe même des équations pour cela. Notre système ne marche pas. Il est beaucoup trop violent et inégalitaire. Et plutôt que de le réparer il faut pouvoir le repenser. Ou plutôt en penser un autre. Et il faut donc défaire toute sa trame, péter le squelette, désosser. Défrontiériser.

 

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Car même si je vous ai pas convaincu (c’était pas le but, chacun sait ici que j’ai toujours raison) il y a des questions auxquelles le pragmatisme, aussi déshumanisé soit-il, ne pourra pas répondre.

Au moment où cette pauvre petite idiote de Nadine parle de race, où la Marine si médiatique excite les vils instincts d’une armée de perdus, où Sarkozy compare l’immigration à une inondation et où Valls affirme, droit dans son froc, que « les roms ont vocation à revenir en Roumanie »… (Je vous laisse disserter sur cette prétendue « vocation »), à ce moment plutôt dégueulasse donc… que répondra le pragmatisme aux réfugiés climatiques ?

On ne pourra plus alors longtemps s’abriter derrière des « réalités économiques », ou des enjeux politiques ni géostratégiques. Que dira-t-on à ceux dont « le pays » a été englouti sous les eaux, à cause d’un certains réchauffement ? Quelles excuses économiques pourra-t-on faire valoir ? Aucune. Il faudra alors le dire clairement : « Non désolé, on vous emmerde. Vous êtes du mauvais côté de cette putain de ligne invisible et c’est pas de bol ». On me dira qu’un tel scénario n’est pas d’actualité. Je répondrai qu’il est tout à fait envisageable vu la manière dont on gère cette planète qu’on se découpe. Qu’il soit dans 50, 100 ou 500 ans ne change rien. Si on ne peut rien répondre aujourd’hui on ne pourra rien répondre dans 500 ans. La frontière est une absurdité humaine et écologique. Aucune économie, aucune politique n’a le droit de définir qui doit vivre et qui doit mourir. Aucune carte ne peut faire oublier le cynisme coupable.

Aucune ligne imaginaire ne saurait masquer les responsabilités de chaque gouvernant dans cette loterie cruelle qu’elle engendre.

 

 

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