Entre carnaval et culpabilité (lettre à Thomas Legrand)

 

Elles sont là, de retour. Elles brillent de tous feux, symboles de la liberté acquise dans le sang et la sueur, les larmes et les lames, les sans frocs et les têtes qui roulent. Cet héritage révolutionnaire, dont les manifestations réelles restent interdites de toute critique, est brandi à chaque nouveau match comme l'argument ultime, le joker deluxe, confortable et culpabilisant.

Elles sont là mes frères, de retour. Les élections...! nobles, brillantes, démocratiques, libres, républicaines, belles et grandes, universelles et puissantes.... L'arme habituelle des éditocrates qui affirment avec insolence que celui qui ne vote pas est un non-citoyen, un pauvre ère qui mérite son sort et n'a pas le droit au débat dont il s'est lui-même exclu... Mais qu'ils ferment leur bouches qui refoulent, qu'ils ravalent leur prêche électoraliste épuisée et qu'ils retournent réviser leur démocratie.

Dans un moment de bravoure, l'éditocrate star de France Inter, Thomas Legrand, s'est lancé dans une diatribe au combien subversive contre ceux qui "boudent les urnes". "Bouder".. Comme si le fait de ne pas aller voter était nécessairement une fainéantise coupable, un grattage de burnes devant Drucker sous chips et 33 Export.. L'acte démocratique en dessous de la mer, un suicide citoyen ingrat et beauf. Pauvre petit Thomas Legrand..

Il a entamé sa chronique enflammée en insistant sur les sondages qu'il déguste avec ses potes démocratissimes. Le Front National est au plus haut, la nation est en péril. Avec vaillance, Thomas a enfilé son costume de donneur de leçons démocratiques assermenté. Il a assené tranquillement ce matin-là que "ceux qui ne votent pas, font le jeu du FN"... Quelle analyse fine et neuve. Il parait que c'est mathématiques. Tu votes pas = tu votes FN. Merde. C'est puissant. Et en plus y'a des types qui sont morts pour que tu puisses voter, toi qui laisses le Front grandir.. N'as tu pas honte, scélérat, anarchiste virtuel, pauvre bougre dépolitisé? Thomas te l'as dit bordel. Et toi tu persévères? Faudra pas venir se plaindre, grommelle notre Gargamelle. Mais monsieur Legrand, au-delà du fait que c'est avec un plaisir non dissimulé que je t'envoies besogner allègrement ta génitrice, revenons un peu à "ceux qui font le jeu du front national"..

Les émissions spéciales de tes amis de la télé, Pujadas le jockey, Maïtena la soubrette et toute une clique de journaleux baveux qui miaulaient pour accueillir la pénible Marine. Les plateaux aménagés, les interviews fleuves, la propagande des torchons gratuits que les dociles travailleurs dévorent sans saveur, les neurones débranchés avant la journée de labeur. Ces unes islamophobes, sécuritaires, xénophobes, ultraconservatrices du Figaro, du Point ou de Valeurs Actuelles... Ces éditocrates de ces memes torchons invités dans les studios de ta radio, ou bien même chroniqueur dans cette "maison" de France Inter. N'ont-ils pas faits "le jeu du front national"? N'ont-ils pas contribué à son ascension, curieux de cette nouvelle bête politique qui les fascinait?

Et les autres? Les hommes politiques qui sont "fréquentables", n'ont-ils pas fait le jeu du front national? Cette "gauche", à laquelle vous êtes les derniers à attribuer cette étiquette jadis significative, n'a-t-elle pas fait le jeu du front national? Se pliant, se contrissant, se compromettant chaque jour un peu plus, travestissant les pauvres derniers idéaux ternes qui lui restaient. Cette gauche qui parle de guerre, de droit du travail contraignant, de sécurité, de la durée insuffisante du travail.. Qu'a-t-elle fait? Quel jeu a-t-elle joué? Où est passé le droit de vote des étrangers, les valeurs sociales et les envolées lyriques qui s'astiquaient sur les idéaux démocratiques? Pas que j'y croyais une seule seconde, mais s'il faut tenir des comptes, alors que chacun baisse son futal. Concours de mini-teubs. Valls et Macron en fossoyeurs ultimes. On tient les registres. Et bordel, vous êtes des sacrés fils de tainp'.

Doit-on parler de l'UMP? Qui essaie de se racheter une conscience en changeant de blase? Sarkozy son président, en parrain franchouillard avec une bonne quinzaine d'affaires sur le feu, donne le ton. Celui qui parle des "migrants" comme d'une innondation a inspiré de nombreux adorateurs. Nadine Morano, la crasseuse fascisante, Christian Estrosi jamais à court de généralités islamophobes, Laurent Wauquiez qui veut crée des camps...

Alors mon vieux Legrand économise ta vaine salive, épargne-nous tes sermons bidons et engage-toi en faisant du journalisme. Mince c'était déjà ton taf... Bon occupe-toi alors, collectionne des vignettes Panini des bureaux de vote de la Meuse, repasse ton permis, lis des livres, part en vacances en Syrie.. occupe-toi.

Ton dernier couinement, si je me rappelle bien, disait "Qui s'abstient consent". On le fera graver sur ta médaille de gentil soldat de la sociale-démocratie.

Je ne vote pas par respect pour cette démocratie que tu salis et en laquelle je crois bien plus que toute ton équipe de prêcheurs. Il n' y a rien de plus petit, cher Legrand, que de limiter l'expression démocratique au vote et plus encore quand ce vote rime avec carotte. Je me lèverai tôt ce dimanche pour ne pas oublier de ne pas aller voter. Je me lèverai tôt et je penserai à toi en préparant mes cours. Lundi, comme tous les jours de la semaine, l'avenir est devant moi, plein de questions, d'envie et potentiel. Alors je lui dois bien ça. Ne pas me compromettre, garder ma ligne, avoir des idéaux, promouvoir les rêves. Et la fente de l'urne est bien trop étroite pour laisser filtrer l'incroyable espoir que représente ces petits.

Garde ton compromis, ton "vote pour le moins pire", tes discours fatigués sur les origines révolutionnaires des élections. La révolution représentée par des gardes fous adeptes d'un bipartisme interchangeable c'est comme confier les clés d'un syndicat à Pierre Gattaz.

Tu voudrais qu'on soit les ennemis de la démocratie mais tu participes à l'empailler par tes simulacres d'analyses. Toi et ton équipe de baltringues persuadés d'être du bon côté.

Car si nos représentants avaient un tant soit peu de considérations pour leurs électeurs ou futurs électeurs ils nommeraient l'ennemi sans sourciller, ils le pointeraient du doigt, pas juste pour parader et gratter des voix mais parce qu'ils savent qu'ils nous détruit un peu plus chaque jour. Ils l'appelleraient Capitalisme. Ils se désolidariseraient des dictats des marchés financiers, de la toute puissance des banques, ils avoueraient qu'il est une impasse et ne chercheraient pas à coller quelques rustines comme on fait sauter une amende ou qu'on qu'on augmente le smic de 10 centimes. Mais aucun ne le fait car aucun n'en a l'intérêt. La classe dirigeante est aussi la classe dominante. Elle peut être intelligente, consciente, mais pourquoi mordrait-elle la main qui la nourrit ou qui nourrit ses amis? Le premier fascisme est économique (j'y reviendrai).

Je connais mes ennemis. Je n'en oublie aucun mais certains sont plus vicieux que d'autres.

Il y a deux sortes d'ennemis: les ennemis frontaux traditionnels, ceux avec qui on discute pas, ceux qu'on combattra jusqu'à la mort car c'est dans notre ADN de renégat. Je dirai que le FN et tous les identitaires qui alimentent sa soupe sont de ceux-là. Ils sont clairement identifiables et pour l'instant ils n'ont pas le pouvoir, ils ne sont donc pas prioritaires. Et puis il y a les autres. Les faux-amis. Et eux je ne leur pardonne rien car ils sont concrètement bien plus nuisibles. Ces politiques qui sous l'étiquette "gauche" pondent les réformes les plus libérales depuis 30 piges, ce PS adoubé par le Medef, ces journalistes qui abrutissent les masses et lisent le monde avec leur grille de dominants sans même en avoir conscience. Cette putain de une sur cette chemise arrachée en est un bel exemple. Complètement déconnectés, focalisés sur cette "violence vestimentaire" contre un col blanc, et quelque part, contre l'un des leurs. Comme lorsque Pujadas s'offusquait de la destruction de quelques ordinateurs de la sous-préfecture de Compiègne, alors que les ouvriers de Continental était dans une détresse sociale extrême.

Ils ont refait le coup lors de l'inauguration de la COP21. Des "échauffourées" ont éclaté entre la police et quelques groupes "vêtus de noir"... Ils étaient venus montrer leur désaccord avec la politique sécuritaire et rappeler à l'ensemble des dirigeants du monde entier présents à quelques centaines de mètres qu'ils sont les responsables passifs de cette situation dégueulasse dans laquelle se trouve le globe. Ils viennent discuter pour voir si éventuellement ils peuvent se mettre d'accord sur un accord minimal. Le capitalisme asservit des peuples entiers, ruine la planète, alimente les guerres, finance le terrorisme. La pub, les armes, l'individualisme, la bouffe en plastique, la pollution assumée. Tout ça est une violence sytémique, quotidienne. C'est elle qui crée notamment les frontières. Y' a ceux qui sont du bon côté et puis il y a les autres. Et puis il y a les frontières à l'intérieur de la frontière. C'est comme ça que la système fonctionne. Certains ont peur de perdre les privilèges que leur confère le "bon côté",d'autres veulent en être à tout  prix. L'ossature capitaliste repose sur cet état de fait. Aucun de nos dirigeants actuels ne propose de quitter ce bateau. Voter pour l'un ou l'autre champion de la démocratie ne changera pas grand chose. Je parle ici des candidats adoubés par les médias, friands de l'illusion bi-partiste qu'ils ont eux-meme créés. Les nuances seront peu perceptibles. Un candidat alliant écologie radicale et économie sociale (totalement liée dans leur dessein) serait l'option la plus sérieuse. Vu d'ici ça a pas l'air gagné. 

Bref, les "encapuchés vêtus de noir" ont affronté "les forces de l'ordre". Qu'ils les appellent comme ils veulent. Je ne m'astique pas sur leurs actions et toute violence est globalement un échec. Mais vu la gueule du truc il parait difficile à croire que le changement vienne en douceur. Dégrader des symboles du Capital et affronter sa police me parait significatif dans cette époque. On peut discuter la forme et la portée, mais c'est une réaction saine. Et certainement plus saine que ces réflexes de la journalerie narcissique, garante d'un système inégalitaire et parfois malgré elle.  Qu'ont raconté les médias sur ces "échauffourées"? Que des méchants manifestants sous capuche ont jeté les bougies qui rendaient hommage aux victimes des attentats.. Focaliser l'attention, refuser de comprendre une contestation, la criminaliser, la rendre vaine, futile et bouffone. Et dorénavant adepte de sacrilèges. Ils se foutent vraiment de nos gueules.

Si j'avais été là je leur aurai balancé des chatons, des bébés phoques, des morceaux de tombes, des cierges, le Saint Graal, un fauteuil roulant fraichement tiré à un handicapé, des Jordan neuves, la Joconde, un nain, puis encore d'autres nains.

Alors Legrand, j'irai pas voter. Pas parce que je crois en rien mais justement parce que je crois au changement, à l'espoir, à l'éducation, à l'éveil des mentalités, à la discussion, aux débats, à la possibilité d'autre chose. "Le combat ne se fera pas dans les urnes mais dans la rue". La conscience n'a pas de couleur ni d'origine sociale. Tout comme la bêtise et la soumission. Quand je regarde autour de moi, je suis empli d'espérance. Les miens sont doux. Ils veulent que ça change, comme beaucoup d'autres. Ils sont politisés, extrêmement même. Mais ils font de la politique qu'aucun institut de sondage ne saurait mesurer ni comptabiliser. Certains passeront peut-être par les urnes, par politesse. Puis ils reprendront leur activisme philosophique, élèveront leurs enfants avec chaleur, conscience et humour, distilleront leur amour. Je referai le monde avec certains d'entre eux, on gueulera un peu, on partagera quelques nectars puis on lèvera les yeux au ciel. Pas pour y chercher un architecte mais pour témoigner. Dire à la nature, en regardant un de ses plafonds, qu'on va bosser, qu'on lui promet. Et les amis de mes amis feront pareil, comme les amis des amis de mes amis... Entre temps deux trois mecs encapuchés briseront quelques vitres, quelques autres s'insinueront dans la politique institutionnelle (ils devront etre prudents), d'autres créeront des oeuvres. Chacun son taf. Mais on charbonne.

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