J'aurais pu l'appeler "Journalistes et autocritique: chronique d'une impossibilité systémique", mais ça m'a épuisé rien que de l'avoir pensé. J'me suis imaginé ce que ce serait à lire, j'ai renoncé. Mince, l'ai-je écrit?

Dans cette époque suintante, les journalistes stars font office de relayeurs complices et de commentateurs adhérents d'une pensée mortifère qui fige le capitalisme et ses excès dans une désespérante inépassabilité. Ils s'étonnent alors que les gens le "peuple" ne les cautionnent plus, les boudent voire les détestent cordialement.

Ils ne comprennent pas. Eux qui sont pourtant objectifs, pragmatiques et impartiaux. Pourquoi les gens ne les lisent plus, ne les écoutent plus et les ridiculisent-ils? Alors, piqués au vif dans leur chair et leur intelligence implaquable, ils tentent (ils feignent?) d'initier une autocritique, d'avoir un recul sur leur profession et le rapport de la population aux médias.

Et là ça devient vraiment drôle. Si si. Check le programme:

Journalisme et autocritique: LOL (les mots me manquent)

Oui t'as bien lu. Les types sur France Inter se proposent d'analyser les raisons de la "défiance" des gens face aux médias en invitant... un journaliste du Monde, le directeur du journal La Croix, la directrice de la rédaction de BFM TV et le directeur de France Inter.. Fallait oser. Mais les mecs ne sont plus à une enfilade près. C'est comme si on organisait une discussion autour de "la débacle idéologique au sein du PS" en invitant Emmanuel Macron, François Hollande et Manuel Valls.

Les types se sont dit: le mieux pour être totalement pro sur ce sujet, c'est de rester entre nous et de nous poser des questions sympas. C'est toujours comme ça qu'on avance, c'est bien connu. Pas l'ombre d'un journaliste indépendant, voire même d'un contradicteur à l'horizon. Ce serait vulgaire. Pas un journaliste du Monde Diplomatique invité ni un observateur des médias (du type Acrimed). Manquerait plus qu'on reconnaisse que les médias ont une connivence intrinsèque avec le pouvoir en place. Imagine.

Alors les mecs ont fait une parodie d'autocritique, un simulacre d'introspection avec pour point d'orgue les questions d'auditeurs très sympathiques. Oui je l'avoue, lorsque j'ai entendu le sujet de l'émission (mais pourquoi l'écoutais-je....? masochisme? personne ne sait) et constaté que les types allaient une fois de plus s'astiquer ensemble et nier l'évidence, j'ai voulu appeler leur saloperie de standard. Livrer mon point de vue, poser une question "dérangeante", chier sur le tapis. Mais j'étais trop énervé pour être pertinent. J'me suis dit qu'un auditeur le ferait surement à ma place... Faux mon pote. Tous étaient conquis et dociles.

- Bonjour Bérangère, on vous écoute.

- Bonjour à tous. Je voulais commencer par vous remercier pour la qualité de vous émissions que je suis tous les jours. Je pense que les gens feraient bien d'écouter plutôt que de critiquer blablablablabla mes couilles sur la commode blablablablabla Continuez comme ça.

Voilà les interventions types qui ont eu lieu durant ce "débat".

Loin de moi l'idée de croire qu'ils ont été triés sur le volet. (Le complot coule-t-il dans mes veines? Va de retro Pujadas)

Ceci permit une nouvelle fois à nos journalistes fraichement purifiés par cette séance d'autocritique de conclure que si les gens "défiaient" les médias c'est parce qu'ils étaient quand même globalement abrutis et gangrénés par le complot.

Une majorité de ces journalistes parlent de "journalisme post-vérité" pour évoquer les initiatives individuelles éclosant sur le net (blog, site critique...). Ils l'associent notamment à la dérive des internautes qui mettent en lumière d'autres sources d'information. S'il serait absurde de considérer toute "alternative journalistique" comme valable et fondée (chacun sait qu'il y a beaucoup de vomi sur internet) le comportement de ces journalistes incapables de remettre en question leurs pratiques semble être un problème bien plus ancré et lourd de conséquence.

Sur le sujet, le désormais célèbre Frédéric Lordon (encore lui) a tenu à leur répondre ainsi: article.

 

Journalisme et autocritique: LOL (les mots me manquent)

" Le fulgurant éditorialiste du Monde devrait pourtant se méfier de ses propres analyses, dont une part pourrait finir par s’avérer fondée : c’est qu’on sait déjà ce qu’il va écrire fin avril-début mai 2017, qu’on pourrait même l’écrire dès aujourd’hui à sa place, et qu’une telle simplicité donne immanquablement des envies d’automatisation — la fameuse technologie —, à moins, il est vrai un cran technologique en dessous, qu’on ne fasse tirer au sort la construction de phrases par un singe, dans un sac où l’on aura mélangé des cubes avec écrit : « protestataire », « populisme », « colère », « tout changer », « repli national », « manque de pédagogie », « l’Europe notre chance », et « réformer davantage ». Substitution par le système expert ou bien par le macaque, il est exact en tout cas que l’emploi de l’éditorialiste du Monde, lui, n’aura pas été victime, selon ses propres mots, de « l’idéologie ». (Frédéric Lordon)

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